Site officiel du Collectif Interassociatif Enfance et Média
Intervention de Christian Gautellier, Vice président du CIEM
lors de l’audition consacrée à la diffusion de chaînes de télévision dédiées aux enfants de moins de trois ans
le 16 avril 2008, au Ministère de la Santé, de la Jeunesse, des Sports
et de la Vie associative.
Le Ciem rassemble l’ensemble des associations familiales et de parents d’élèves, tous les syndicats d’enseignants, les grandes associations et fédérations d’éducation populaires, des associations spécialisées sur l’enfance en difficulté…
C’est un réseau pluraliste, dont les principaux objectifs sont :
• Être un outil de dialogue permanent et de confrontation des points de vue entre les familles, les éducateurs, les professionnels des médias, les Pouvoirs Publics et les associations membres afin de contribuer au développement et au respect d’une éthique médiatique.
• Contribuer à et soutenir une éducation aux médias large et systématique destinée aux enfants dès leur plus jeune âge.
• Promouvoir et soutenir la politique de l’enfance et de l’adolescence dans les médias.
• Être un centre de ressources pluridisciplinaire sur l’impact des médias sur l’enfance, l’adolescence, la famille, et l’éducation.
• Sensibiliser et soutenir les adultes dans la démarche de responsabilisation et dans la prise de conscience des enjeux des systèmes médiatiques et intégrer les jeunes à cette prise de conscience.
• Constituer un réseau de vigilance vis-à-vis des différentes formes de violence et de discriminations observées dans les médias (télévision, cinéma, radio, presse, internet, multimédia, cassettes et jeux vidéo) susceptibles d’induire un brouillage ou une perte de la notion de respect de la dignité humaine chez les enfants et les adolescents.
Je tiens à souligner l’importance de l’ampleur du rassemblement contre cette chaîne pour bébés. Des gens qui « intègrent » l’audiovisuel et les médias dans leurs pratiques, projets ou actions, des spécialistes de l’enfance et de l’éducation de formation extrêmement diverse, des médecins, des psychiatres, psychologues, pédopsychiatres de diverses tendances, s’appuyant sur la psychanalyse ou sur des analyses neurologiques… et l’ensemble des organisations professionnelles ou fédérations de ces deux secteurs que sont l’éducation et la santé.
Ceci s’est traduit par la double action, complémentaire et solidaire de médecins et psychologues autour de la pétition « Contre la fabrique de bébés téléphages » et les actions du CIEM.
Je vais dans ces brefs propos « poser » l’enjeu d’une telle demande d’interdiction de commercialisation des chaînes pour les bébés. Mes propos seront complétés par les interventions de Serge Tisseron, de Claude Allard et de Dominique Ratia Armengol . Ils renvoient pour un argumentaire plus complet et référencé au dossier complet réalisé par le CIEM, remis lors de cette audition.
1) Un marketing agressif
Le lancement de la chaîne s’est accompagné d’une campagne marketing axée sur les soi-disant bienfaits d’une telle chaîne pour les bébés.
Elle aiderait au développement du bébé, « musclerait son cerveau », serait une source d’interactivité, de communication, d’ « amélioration de son vocabulaire » (toutes ces expressions figurent dans le guide des parents sur le site de Babyfirst).
2) Il remet en cause la régulation assurée jusqu’en 2005 par le CSA
Sans édicter pour autant un texte, le CSA avait interdit notamment à Tiji de communiquer vers les moins de 2 ans.
3) Un tissu de contre vérités qui sont gênantes non seulement parce qu’elles induisent les parents en erreur mais qu’elles mettent en danger les bébés.
1) l’introduction de la TV à 3 mois, « l’initiation à la TV » comme dit Baby first, va à l’encontre de plusieurs principes bien connus des pédiatres et pédopsychiatres
• L’attachement du bébé
Un besoin vital pour le bébé : la présence et les relations inter humaines. Un besoin détourné au profit de la TV pour des raisons commerciales (ce point sera développé par Serge Tisseron).
Il est nécessaire d’insistant sur le fait qu’une telle chaîne vient rattraper les bébés au moment où les ados se détachent de la télévision pour d’autres écrans.
• L’interactivité avec un bébé se fait en face à face et non en côte à côte (cf. Serge Tisseron).
• Le développement de l’intelligence du bébé est lié à son développement sensori-moteur (ce point sera développé par Claude Allard).
• Le fait de chercher à fixer l’attention d’un bébé va donc retarder son développement.
• Le bébé est incapable de comprendre les images télévisuelles et une telle chaîne quelle que soit la « qualité » de son contenu n’a donc aucun intérêt pour un bébé (développé par Claude Allard).
NB : Serge TISSERON et Claude ALLARD, membres du Conseil scientifique du CIEM. Dominique Ratia Armengol, Présidente de l’ANAPSY Petite Enfance
2) Les études disponibles montrent que les risques induits par une fréquentation de la TV avant 3 ans sont déjà pour partie mesurables
2.1 Un retard dans les capacités cognitives
Il a été démontré que le fait de regarder un nombre d’heure élevé la télévision, induisait des conséquences négatives sur les capacités cognitives (maths, reconnaissance de lecture et compréhension). Même si les effets restent modestes les conséquences sont négatives et significatives statistiquement. Etude longitudinale Zimmerman et Christakis 2005.
2.2 Un retard dans l’acquisition du langage
La consommation élevée de télévision est associée à des retards dans l’acquisition du langage
Etude août 2007 (the journal of pediatrics).
Une étude dans le même sens de chercheurs japonais qui montre que la télévision réduit la parole des parents et retarde le développement langagier des petits enfants (Masako Tanimura, et autres arch pediatrics adol med 2007).
Le livre the elephant in the living room de Zimmerman et Christakis développe et explique un peu pourquoi le bébé n’apprend pas en situation de téléspectateur. Cf. autres études citées dans le dossier du CIEM.
2.3. Perturbation sur le sommeil (si important pour le développement de l’enfant)
Etude la plus récente de Christakis et Thompson, 2007, sur 2000 enfants de 4 mois à 3 ans.
Le nombre d’heure de télévision est associé à des horaires de coucher irrégulier. L’irrégularité du coucher entraîne une résistance à l’endormissement et une plus mauvaise qualité du sommeil.
2.4. Augmentation des troubles de l’attention
Etude sur 1200 enfants de 1 an et 1000 enfants de 3 ans,
10% de ces enfants avaient des problèmes d’attention à 7 ans, le plus fort facteur explicatif est celui du nombre d’heures de télévision regardées (en éliminant toutes sortes de facteurs autres).
Même équipe Pediatrics 2004.
La plupart de ces études ont été réalisées par l’équipe de l’Université de Washington à Seattle, notamment pour étayer la recommandation de l’Académie américaine de pédiatrie qui déconseille la télévision avant 2 ans.
D’autres études existent qui évoquent aussi sérieusement la possibilité d’une influence de la télévision sur les moins de deux ans dans l’accélération de l’apparition de l’autisme depuis 30 ans aux USA.
Il s’agit de l’étude de Michael Waldman de la Johnson graduate school of management Cornell University, décembre 2006.
Cette étude ne conteste pas le caractère essentiel des dispositions génétiques dans l’autisme, mais estime que l’environnement compte également, et tente de montrer qu’une forte consommation de télévision avant 3 ans serait un facteur déclencheur pour les enfants à risque.
3) Vacuité des contre arguments de Babyfirst
En réponse à ces risques, Babyfirst, chaîne basée à Los Angeles, aujourd’hui sans directeur général en France (puisque celui-ci temporaire pour la phase de lancement n’était autre que le Directeur De BD Force, une société de développement de nouveaux marchés audiovisuels en Europe, choisi par la chaîne américaine), qui ne les ignore pas, se reporte entièrement à la responsabilité des parents qu’elle informe par son site.
Cette responsabilité ne saurait les exonérer de leur propre responsabilité ni Canal satellite opérateur français qui en tant que tel est soumis aux règles françaises de protection des mineurs (cf. loi de la communication audio visuelle de 1986).
Babyfirst s’exonère de toute responsabilité en conseillant aux parents de regarder avec le bébé et en leur conseillant de limiter la consommation.
En plus de l’impossibilité déjà mentionnée d’interagir en côte à côte avec un bébé, on sait par les quelques études menées que l’utilisation de cette chaîne est faite essentiellement pour déstresser les parents et les libérer, soit la nuit quand le bébé ne s’endort pas, soit le jour quand les parents ont des activités à faire (voir notamment l’étude de Rébecca Calhoun aux USA, dans la même équipe).
C’est tellement vrai que c’est l’argument avancé pour expliquer le lancement d’une telle chaîne par Baby tv, sur son site, et c’est l’argument qui a été avancé oralement pour le lancement de Babyfirst.
Quant à la recommandation de limiter la consommation, elle est paradoxale pour une chaîne qui émet 24h sur 24
Par ailleurs une étude de Zimmerman et Christakis sur les raisons pour lesquelles les parents mettent leur enfant avant 2 ans devant la TV, montre que la première raison est celle de l’effet positif sur le développement (donc la publicité mensongère sur cette aspect a un effet sur la consommation de télévision pour bébé).
Quant à la mauvaise foi des arguments de Babyfirst, on ajoutera même si c’est un autre problème déontologique l’affaire du comité d’experts français censé soutenir la chaîne, qui est un comité « fantôme », qui n’a jamais existé. (Voir les plaintes ou déclarations de Stéphane Clerget et de Maryse Vaillant, notamment lors d’une récente émission sur France Culture, en présence de l’ex Directeur général de la chaîne).
En France, il est à noter qu’il existe une tradition de coresponsabilité de l’Etat sur les questions de santé publique. Avec une chaîne pour bébé, nous sommes certes dans le secteur de l’audiovisuel, mais nous touchons également au domaine de la puériculture ; or si un jouet présente un risque pour les petits, il est aussitôt retiré du marché. Pourquoi, une telle précaution n’existerait pas pour une chaîne de télévision pour bébés ?
Une telle chaîne risque de nuire gravement aux enfants de moins de 2 ans auxquels elle est destinée. Elle porte atteinte au principe de précaution garanti par la constitution, à la convention internationale des droits de l’enfant, convention signée par la France…
Nous tenons à souligner, que pour une chaîne à destination des bébés, il n’y a pas de demi mesure possible, on ne peut pas la verrouiller, ni imposer des horaires de protection, étant donné la cible visée. Il n’y a pas d’autre moyen imaginables que de l’interdire complètement.
Il est essentiel pour le CIEM, et bien au delà, que le ministère de la Santé soutienne le CSA pour interdire cette chaîne en édictant une recommandation en direction des diffuseurs et des opérateurs français qui la diffusent, Le seul cadre est celui des atteintes à la protection des mineurs, conformément à la loi sur la communication française de 1986 (articles 1 et 15), mais aussi conformément à la directive européenne (article 22), en stipulant que cette chaîne présente un risque grave de nuire à la santé et au développement des enfants.
Je vous remercie et laisse la parole aux psychiatre, psychanalyste, pédopsychiatre, et psychologue, membres du Conseil scientifique du Ciem, ou initiateurs de la pétition contre la fabrique de bébés téléphages qui m’accompagnent et qui vont compléter mes propos introductifs.
Christian Gautellier,
Vice président du CIEM
A voir sur Internet : Le dossier complet du Ciem
http://www.collectifciem.org/spip.php ?article64